Une tasse couverte de fourrure, des chaussures nouées comme un rôti, une fontaine qui verdit au fil des saisons : Meret Oppenheim savait transformer le familier en énigme. Née à Berlin en 1913, devenue une figure majeure du surréalisme, elle a construit une œuvre bien plus vaste que l’objet qui l’a rendue célèbre. Peintre, poétesse, photographe et sculptrice, elle a traversé les styles sans demander la permission aux étiquettes — lesquelles, il faut le reconnaître, adorent les tiroirs.
Son univers mêle rêve, imagination et liberté, mais aussi une attention très concrète aux matières et aux gestes quotidiens. Derrière l’humour parfois délicieusement dérangeant de ses créations, se dessine une artiste décidée à choisir sa vie et à ne pas laisser le succès précoce décider de son avenir. Des objets insolites des années 1930 aux sculptures et peintures tardives, son parcours révèle une œuvre inventive, traversée par la même volonté d’indépendance.
- Une œuvre emblématique : Le Déjeuner en fourrure détourne une tasse, une soucoupe et une cuillère en les recouvrant de fourrure.
- Une carrière plurielle : peinture, sculpture, poésie, dessin, photographie et création de costumes se côtoient.
- Un fil conducteur : l’artiste explore le rêve, les métamorphoses et la liberté face aux rôles imposés.
- Un héritage vivant : ses œuvres sont conservées dans des musées et continuent d’alimenter les réflexions sur l’art moderne et le féminisme.
Meret Oppenheim, une artiste libre au cœur du surréalisme
Meret Elisabeth Oppenheim naît le 6 octobre 1913 à Charlottenbourg, alors dans l’Empire allemand. Son père est médecin allemand, sa mère, Eva Wenger, est suisse. L’enfance de Meret se partage entre plusieurs lieux et plusieurs influences, notamment la famille de sa mère et sa grand-mère Lisa Wenger, peintre et autrice de livres pour enfants. Cette proximité avec les images, les histoires et les jeux de langage nourrit une imagination qui ne se laissera jamais ranger sagement dans une seule catégorie.
À 18 ans, elle part pour Paris et fréquente l’Académie de la Grande Chaumière. Elle y rencontre les artistes Alberto Giacometti et Jean Arp, qui l’invitent à présenter ses créations au Salon des surindépendants en 1933. Dans la capitale, elle croise aussi André Breton et Max Ernst, figures du surréalisme. L’étiquette de « muse » lui colle parfois à la peau, notamment après les photographies de Man Ray en 1933 ; pourtant, elle est déjà une créatrice qui expérimente et expose ses propres objets.
Cette distinction compte : la trajectoire d’Oppenheim ne se résume pas à sa proximité avec des artistes célèbres. Elle utilise les réseaux du mouvement, mais refuse d’en devenir la mascotte docile. Pour situer ses premières recherches dans un panorama plus large, ce repère sur les artistes et les œuvres du surréalisme éclaire les libertés formelles de cette avant-garde.
Le Déjeuner en fourrure, l’objet insolite devenu icône
En 1936, Oppenheim réalise l’œuvre qui la rend immédiatement célèbre : Le Déjeuner en fourrure, également connu sous son titre français initial, Le Déjeuner en fourrure. Une tasse, sa soucoupe et une petite cuillère sont recouvertes de fourrure. L’idée semble simple, presque une plaisanterie de salon ; l’expérience, elle, est moins confortable. La fourrure évoque le toucher, tandis que la vaisselle appelle le café ou le thé. Le regard comprend les objets, mais la main imagine déjà une gorgée assez peu recommandable.
L’œuvre joue sur le décalage entre usage et matière. Une tasse est faite pour accueillir une boisson, pas pour ressembler à un animal de compagnie qui aurait raté son rendez-vous chez le toiletteur. Ce frottement entre le quotidien et l’étrange est au cœur des objets insolites surréalistes : ils réveillent les associations mentales et rendent suspect ce qui paraissait banal. L’objet est acquis par Alfred H. Barr, directeur du Museum of Modern Art de New York, et entre dans les collections du musée.
Son succès a toutefois son revers. Oppenheim se retrouve durablement associée à cette seule création, alors que son œuvre ne cesse d’évoluer. Pour comprendre son geste, il suffit d’observer la pièce sous trois angles : sa fonction habituelle, sa matière inattendue et la réaction physique qu’elle suscite. L’objet ne raconte pas une histoire complète ; il déclenche une série de questions, et c’est précisément là que son humour devient une méthode.
Des chaussures ficelées aux métamorphoses du quotidien
La même année, Ma Gouvernante transforme une paire de chaussures féminines en rôti ficelé, disposé sur un plat en métal. La scène possède l’élégance froide d’un dîner qui aurait pris un virage franchement inquiétant. Le titre, qui évoque une figure domestique, et la présentation de l’objet invitent à interroger la façon dont le corps féminin peut être traité comme une chose offerte au regard ou au service d’autrui.
Oppenheim ne livre pas une explication unique qui fermerait le sens comme un couvercle. La ficelle, le plat et les chaussures mettent plutôt en tension les idées de consommation, de domesticité et de fétichisation. Une autre œuvre, Bon appétit, Marcel !, commencée en 1966 et achevée en 1978, joue avec une reine d’échecs en pâte à pain présentée sur une assiette, près de couverts et d’un échiquier. Ici encore, la scène est drôle jusqu’au moment où l’on se demande qui — ou quoi — est servi.
Pour aborder ces pièces, une démarche utile consiste à décrire d’abord les objets reconnaissables, puis à repérer ce qui contrarie leur fonction. Une chaussure devient-elle nourriture ? Un verre peut-il devenir un animal ? L’Écureuil, composé notamment d’un verre à bière, de mousse et de fourrure, transforme ainsi un objet banal en créature hybride. Chez Oppenheim, les matériaux ne décorent pas l’idée : ils en sont le ressort comique et parfois le piège.
Rêve, inconscient et imagination dans ses œuvres
Le rêve traverse les recherches d’Oppenheim sans se limiter aux objets surréalistes. Lectrice de Carl Gustav Jung, elle s’intéresse aux images intérieures, aux symboles et aux associations inattendues. Cette influence ne transforme pas ses œuvres en illustrations de théorie psychologique : elle lui offre plutôt un terrain d’exploration, où une forme peut changer de sens selon le souvenir ou l’émotion qu’elle réveille.
Le dessin Image votive (Ange étrangleur), réalisé en 1931, donne une forme saisissante à ses interrogations sur la condition des femmes et la maternité. L’image associe une figure féminine, un enfant et une violence qui refuse le joli décor. Elle témoigne d’une rébellion précoce contre l’image traditionnelle imposée aux femmes, tout en rendant visible une part sombre de l’imagination. Le sujet est difficile, mais l’œuvre ne cherche pas à le rendre aimable pour faciliter la visite.
Cette liberté se retrouve dans sa manière de créer. Dans son projet tardif Mon exposition, Oppenheim dessine elle-même un parcours imaginaire réunissant près de deux cents œuvres, des dessins d’enfance aux créations plus récentes. Ce projet montre qu’elle ne considérait pas sa carrière comme une suite de périodes sans lien. Une consigne de regard peut aider : cherchez les motifs qui se transforment d’une œuvre à l’autre plutôt que de chercher une seule « bonne » interprétation. L’imagination du spectateur fait partie de l’expérience, mais elle n’efface jamais la précision des choix de l’artiste.
Féminisme et indépendance : choisir sa propre trajectoire
La question de la liberté personnelle accompagne toute la vie d’Oppenheim. À Paris, elle choisit une existence éloignée du modèle bourgeois réservé aux jeunes femmes de son milieu. Elle ne souhaite pas avoir d’enfant, choix qui apparaît en filigrane dans certaines œuvres et dans ses prises de position. Son indépendance n’est pas un slogan ajouté après coup : elle s’exprime dans les décisions concrètes, notamment lorsqu’elle met fin à sa relation avec Max Ernst afin de préserver son espace créatif.
Il serait réducteur de faire de chaque œuvre une déclaration militante au sens contemporain du terme. Cependant, son refus des rôles imposés résonne nettement avec les lectures féministes de l’histoire de l’art. Oppenheim critique les attentes liées à la féminité, mais aussi la manière dont le milieu artistique tend à enfermer les femmes dans des rôles secondaires, de muse ou d’inspiratrice. La célébrité précoce du Déjeuner en fourrure devient à la fois une reconnaissance et une étiquette tenace.
En 1975, lors de la remise du prix d’art de la Ville de Bâle, elle insiste sur le fait que la liberté doit être conquise. Cette idée permet de relire son parcours sans le transformer en légende lisse : il comprend des périodes de doute, des ruptures et des reprises. Pour prolonger cette réflexion sur les artistes qui déplacent les frontières de leur pratique, le portrait de Rebecca Horn et de son art singulier offre un parallèle intéressant, sans confondre leurs démarches.
Après le succès précoce, une longue période de recherche
Le retour à Bâle en 1937 marque une étape difficile. La guerre approche et plusieurs membres de sa famille restés en Allemagne trouvent refuge en Suisse. Oppenheim suit une formation à l’École des arts et métiers de Bâle, notamment autour de la restauration, travaille pour le théâtre et réalise costumes et décors. En 1945, elle rencontre Wolfgang La Roche ; ils se marient en 1949 et s’installent à Berne. Elle ouvre aussi un magasin d’antiquités, activité éloignée du mythe romantique de l’artiste vivant uniquement d’inspiration et de café noir.
La production artistique ralentit fortement pendant plusieurs années. Cette période est souvent présentée comme un silence, mais elle correspond aussi à des contraintes matérielles et à une recherche de position. Oppenheim ne veut pas reproduire indéfiniment la recette de sa pièce la plus célèbre. En 1954, elle reprend son travail artistique de façon soutenue, après une interruption d’environ dix-huit ans.
Les créations ultérieures montrent qu’elle ne revient pas simplement au point de départ. Ensorcellement, en 1962, déploie une composition peinte qui s’éloigne de la logique de l’objet fonctionnel. Octavia, réalisée en 1969, associe plusieurs matériaux dans une forme sculpturale. L’artiste traverse ainsi peinture, sculpture et assemblage sans demander à chaque œuvre un certificat d’appartenance stylistique. Son parcours rappelle qu’une carrière créative peut inclure des pauses, des détours et des changements de rythme sans perdre sa cohérence.
Peinture, sculpture et matières : une œuvre qui déborde les catégories
Réduire Oppenheim au surréalisme revient à décrire une maison entière par sa sonnette. Elle réalise des peintures, des dessins, des sculptures, des bijoux, des collages et des textes poétiques. Elle passe de formes figuratives à des compositions plus abstraites et combine bois, métal, verre, fourrure, peinture ou objets trouvés. Cette diversité n’est pas une dispersion sans logique : les œuvres interrogent souvent les transformations, les rapports entre nature et culture, ou les frontières entre l’animé et l’inerte.
La Table aux pieds d’oiseaux, datée de 1972, fait entrer une forme vivante dans le mobilier. Six nuages sur un pont, réalisé en 1975, déplace l’imaginaire dans une sculpture de bronze. Ces pièces montrent une artiste qui ne cherche pas seulement le choc de l’objet insolite. Elle s’intéresse aussi à l’espace, à l’équilibre et à la manière dont une matière transforme la perception d’une forme familière.
Le tableau ci-dessous donne quelques repères pour saisir ces changements de registre. Les dates et les matériaux indiquent des directions, non des cases étanches : certaines œuvres connaissent plusieurs versions et plusieurs années de travail.
| Œuvre | Date | Forme ou matériaux | Ce qu’elle déplace |
|---|---|---|---|
| Le Déjeuner en fourrure | 1936 | Tasse, soucoupe et cuillère recouvertes de fourrure | La frontière entre usage quotidien et sensation incongrue |
| Ma Gouvernante | 1936 | Chaussures, ficelle et plat métallique | Les liens entre domesticité, nourriture et corps |
| Le Festin | 1959 | Installation autour d’un corps féminin | La relation entre regard, table et représentation du corps |
| Six nuages sur un pont | 1975 | Bronze | La rencontre de formes aériennes et d’un support construit |
| Fontaine de Berne | 1983 | Installation publique évolutive | La sculpture comme présence changeante dans la ville |
Une façon simple d’aborder cette variété consiste à observer comment chaque matériau modifie le sens, au lieu de demander d’abord à quelle école appartient l’œuvre. Chez Oppenheim, la matière n’est jamais un figurant silencieux : elle prend souvent le rôle principal, parfois avec un humour qui a de très bonnes manières.
Le Festin et la Fontaine de Berne : l’art dans l’espace public
En 1959, lors d’une fête de printemps à Berne, Oppenheim présente Le Festin, une installation où un buffet est disposé sur le corps d’une femme nue au visage doré. André Breton lui demande ensuite de reprendre l’œuvre pour une exposition surréaliste à Paris. La performance est connue grâce aux photographies de Denise Bellon, qui en conservent la composition et l’étrangeté. Le dispositif trouble la frontière entre repas, spectacle et mise en scène du corps.
La Fontaine de Berne, installée sur la Waisenhausplatz en 1983, transpose cette recherche dans la ville. Sa structure se couvre progressivement de végétation, de sorte que la sculpture change avec le temps et les saisons. L’œuvre suscite des réactions contrastées : certains habitants l’accueillent avec curiosité, d’autres s’interrogent sur son apparence. Voilà une conversation publique qui ne tient pas dans un cartel de musée, et c’est précisément ce qui rend l’installation remarquable.
Le projet montre aussi la capacité d’Oppenheim à penser au-delà de l’objet autonome. Une sculpture urbaine doit cohabiter avec les passants, la météo et les habitudes locales ; elle ne contrôle pas totalement son apparence. Pour observer ce type d’œuvre, il est utile de revenir à différents moments de l’année et de comparer la manière dont la végétation transforme sa silhouette. L’art public d’Oppenheim n’est pas figé : il accepte que la ville participe à sa métamorphose.
Poésie, reconnaissance et héritage de Meret Oppenheim
La poésie n’est pas une activité annexe dans son parcours. Oppenheim publie notamment Sansibar en 1981, puis Husch, husch, der schönste Vokal entleert sich en 1984. Elle joue avec les sons, les images et les associations, comme elle le fait dans ses objets. Ses écrits et ses carnets permettent aussi d’entendre sa voix au-delà des récits construits autour de sa jeunesse parisienne et de son œuvre la plus connue.
La reconnaissance institutionnelle s’affirme avec plusieurs rétrospectives, dont une première à Stockholm en 1967 et une série d’expositions en Suisse en 1974 et 1975. Elle reçoit le prix artistique de la Ville de Bâle en 1975, puis le grand prix de la Ville de Berne en 1982. En 1984, plusieurs expositions lui sont consacrées, tandis que son projet Mon exposition témoigne de sa volonté de construire elle-même une lecture d’ensemble de son travail.
Meret Oppenheim meurt à Bâle le 15 novembre 1985, à 72 ans. Depuis 2001, le Prix Meret-Oppenheim distingue chaque année des personnalités de la scène artistique suisse, avec une attention particulière aux artistes confirmés dont le travail mérite un soutien durable. Son héritage ne tient donc pas seulement dans une tasse devenue célèbre : il réside aussi dans une manière de défendre la liberté artistique, de faire confiance aux matériaux et de rester insaisissable. C’est peut-être là son geste le plus moderne : ne jamais laisser une œuvre décider à la place de toutes les autres.
Pourquoi Le Déjeuner en fourrure est-il une œuvre célèbre ?
Meret Oppenheim recouvre une tasse, une soucoupe et une cuillère de fourrure, créant un décalage entre l’usage attendu et la sensation imaginée. Acquise par le MoMA en 1936, l’œuvre est devenue une icône du surréalisme.
Meret Oppenheim était-elle uniquement une artiste surréaliste ?
Non. Le surréalisme a marqué ses débuts et plusieurs œuvres, mais elle a aussi peint, sculpté, écrit des poèmes, créé des bijoux et travaillé pour le théâtre. Son œuvre évolue entre plusieurs formes et matériaux.
Quelles œuvres de Meret Oppenheim découvrir après sa tasse en fourrure ?
Ma Gouvernante, l’Écureuil, Le Festin, Six nuages sur un pont et la Fontaine de Berne offrent des portes d’entrée différentes. Elles montrent son intérêt pour les objets détournés, la sculpture, la performance et l’espace public.
En quoi l’œuvre de Meret Oppenheim rejoint-elle le féminisme ?
Son refus des rôles sociaux imposés et son insistance sur l’indépendance créatrice nourrissent des lectures féministes. Ses œuvres interrogent aussi la représentation du corps féminin, sans se réduire à un message unique.


